Churchill était-il vraiment « raciste », comme l’affirme le tag posé sur sa statue à Westminster ?

Dans le sillage des manifestations anti-racistes après la mort de George Floyd, une statue de Winston Churchill à Westminster a été taguée avec la mention « Churchill was racist ». Ce n’est pas la première fois qu’une des statues de Churchill est vandalisée. On vous explique pourquoi il est une cible récurrente.

Il y a déjà eu du vandalisme dans sa circonscription parlementaire de Woodford Green et au Parliament Square de Londres. Un café de Finsbury Park a même dû ôter de ses murs le grand portrait de Churchill, sous la pression d’un groupe de militants. L’image  de Churchill ferraillant et gagnant contre Hitler, et anéantissant le nazisme est regardée depuis plusieurs années avec beaucoup d’esprit critique par les descendants des peuples anciennement soumis à l’hégémonie britannique.  

Il est clair que le discours et le comportement des grandes puissances d’hier ne sont plus aujourd’hui admises.

Auparavant, à la tête de l’Empire britannique, les autorités, et donc le Premier ministre, parlent de « tribus non civilisées ». Le droit de la guerre ne s’appliquait qu’aux conflits « entre nations civilisées » et « les règles de justice et d’humanité » au bon vouloir de l’Empire. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ne fut mis en pratique qu’après 1945, et petit à petit. Avant que ce ne soit vraiment le cas, les actes de soumission, de violences ou d’humiliation n’ont pas manqué.

Par exemple, Winston Churchill a exprimé sa sympathie pour la théorie de la conspiration du « bolchevisme juif » dans les années 1920, il a ensuite soutenu l’arrivée de Juifs en Palestine et rejeté ostensiblement l’antisémitisme. Il a souvent fait des commentaires violents sur les Indiens et les Arabes. Le point sur plusieurs citations que l’Histoire britannique a un peu oubliées pour construire l’image du héros de la Deuxième Guerre Mondiale.

« Les gaz toxiques contre les tribus non civilisées »

En 1920, alors que les gaz qui ont décimé les tranchées de la Première guerre mondiale fument encore, Winston Churchill est secrétaire d’État à la Guerre. L’Irak est libéré de la domination des Ottomans, mais c’est désormais celle des Britanniques qui s’impose. Churchill avait néanmoins besoin de récupérer certaines de ses troupes au sol, tout en maintenant la pression sur ce territoire. Il ordonne à la Royal Air Force d’utiliser du gaz toxique contre les rebelles kurdes dans le nord de l’Irak. Il dit alors :  » Je ne comprends pas cette attitude délicate à l’égard de l’utilisation du gaz. Je suis fortement en faveur de l’utilisation de gaz toxiques contre les tribus non civilisées. »Cette phrase est tirée d’un memorandumresté longtemps secret.

Il argumente en qualifiant le gaz d’« arme plus miséricordieuse que les explosifs de forte puissance », car elle cause moins de pertes. Sa conclusion est trempée dans l’acide : “En quoi serait-il injuste qu’un artilleur britannique tire un obus qui fera éternuer ledit indigène ? Vraiment, c’est trop bête.”

Toutefois quand la RAF est allée au-delà de ses missions en bombardant des civils, Churchill a demandé à ne plus voir aucun rapport faisant état de ces atrocités : « Je suis extrêmement choqué par le passage sur le bombardement, que j’ai marqué en rouge. S’il était publié, il déshonorerait l’armée de l’air. (…) Tirer délibérément sur des femmes et des enfants qui tentent de se réfugier dans l’eau d’un lac est un acte scandaleux, et je m’étonne que vous n’ayez pas traduit les officiers responsables devant un tribunal militaire… »

« Dans la révolution russe, la principale inspiration et force motrice vient des dirigeants juifs »

Winston Churchill était férocement anti-bolchévique, et a montré sa réprobation contre l’antisémitisme d’Hitler. Dans une époque où l’antisémitisme était commun, véhiculé couramment dans la bonne société, il s’est montré beaucoup plus nuancé que ces contemporains. Mais son antibolchévisme l’aurait fait déraper.

En 1920, à propos des Juifs, il parle des Juifs comme « la race la plus formidable » :« Certaines personnes aiment les Juifs et d’autres non, maisnul homme réfléchi ne peut douter du fait qu’ils sont sans conteste la race la plus formidable et la plus remarquable qui ait jamais existé dans le monde. »

Mais il était persuadé que des Juifs avait joué un rôle fondateur dans le développement du bolchévisme en Russie, qu’il considérait comme le pire fléau de l’Occident, et il en vient à montrer du doigts ses dirigeants « juifs internationaux et athées ».  Il estime qu’« il n’est pas nécessaire d’exagérer le rôle joué dans la création du bolchevisme et dans la réalisation effective de la révolution russe, par ces juifs internationaux et pour la plupart athées ; leur rôle est certainement très important et il l’emporte probablement sur tous les autres. À l’exception notable de Lénine, la majorité des personnalités de premier plan sont juives. De plus, la principale inspiration et force motrice vient des dirigeants juifs. » Il tempère en notant que la grande majorité des Juifs rejetaient le bolchévisme.

« Je hais les Indiens. C’est un peuple bestial, avec une religion bestiale. »

En 1943, lors que les Indiens réclament leur indépendance en échange d’un effort de guerre au profit des Britanniques, il répond : « Je hais les Indiens. C’est un peuple bestial, avec une religion bestiale. »

En 2015, la journaliste Madhusree Mukerjee a rétabli l’histoire dans son récit« Le Crime du Bengale. La part d’ombre de Winston Churchill ». La demande d’indépendance des Indiens a fait avaler son cigare à Churchill qui a répondu : « Comment ? Partir à la demande de quelques macaques ? »

À ce moment-là, il est obnubilé par la nécessité de nourrir ses soldats et son peuple, il néglige donc les Indiens et leur approvisionnement en céréales. Conséquence : une famine cause la mort de 3 millions d’Indiens.

Parce que les Indiens s’élevaient « comme des lapins » aurait-il dit, « les secours ne serviraient à rien ». Son cabinet de guerre a rejeté la proposition du Canada d’envoyer de l’aide alimentaire en Inde, mais a demandé à l’Australie d’envoyer cette aide à la place.

La Churchill Society a de son coté défendu l’idée que c’est un typhon qui avait décimé les récoltes locales, et que « le ministère du Bengale, en majorité musulman, n’a rien fait, alors que plusieurs de ses membres hindous faisaient d’énormes profits dans le commerce du riz. L’ampleur de ce qui se passait n’a attiré l’attention de Londres et de W. Churchill que trop tard. »

« Je ne pense pas que les Indiens rouges avaient le droit de dire : le continent américain nous appartient et nous n’allons faire venir aucun de ces colons européens »

Sous la plume de l’historien Andrew Roberts, dans son livre « Churchill: Walking with Destiny », on retrouve des propos que Churchill a lui-même préféré ne pas publier.

S’exprimant au sujet de l’installation de Juifs en Palestine, il fait des analogies avec d’autres continents, et soupèse les droits de chacun.

« Je n’admets pas que le chien dans la mangeoire ait le dernier droit à la mangeoire, sous prétexte qu’il l’occupe depuis très longtemps, je n’admets pas ce droit. Je n’admets pas par exemple qu’un grand tort a été fait aux Indiens rouges d’Amérique ou au peuple noir d’Australie. Je n’admets pas qu’un tort ait été fait à ces personnes par le fait qu’une race plus forte, une race de grade supérieur ou en tout cas une race plus mondaine, pour le dire ainsi, est arrivée et a pris leur place. Je ne l’admets pas. Je ne pense pas que les Indiens rouges avaient le droit de dire : « Le continent américain nous appartient et nous n’allons faire venir aucun de ces colons européens ». Ils n’avaient ni le droit ni le pouvoir. »

La Chine, « nation barbare » de « Chinks »

Loin des yeux, loin des considérations diplomatiques ? Churchill, en stratège économique soucieux des intérêts et de la supériorité de Londres, sur le reste de l’Empire, regardait les lointains territoires de la Couronne d’Angleterre, comme des nations barbares qu’il faut guider. Ainsi c’est le cas pour la Chine en 1902, avant qu’il ne deviennesous-secrétaire d’État aux Colonies, en 1905 avec pour mission de s’occuper principalement de l’Afrique du Sud après la guerre des Boers. À ce poste, il doit défendre Alfred Milner accusé d’avoir admis des Chinois en Afrique du Sud sans base légale.

« Je pense que nous devrons prendre les Chinois en main . Je crois qu’à mesure que les nations civilisées deviennent plus puissantes, elles deviendront plus impitoyables, et le moment viendra où le monde ne supportera plus l’existence de grandes nations barbares qui peuvent à tout moment s’armer et menacer les nations civilisées. Je crois en la partition ultime de la Chine, je veux dire ultime. J’espère que nous n’aurons pas à le faire de nos jours. La lignée des Aryens est appelé à triompher. »

Selon le chercheur américain John Ikenberry, de Princeton, Roosevelt jugera de longues années plus tard, que Churchill avait « quarante ans de retard sur la Chine », qu’il parlait sans cesse des Chinois en disant « les Chinks » ou « les Chinamen » – et le président américain trouvait ça « très dangereux » car il pensait au contraire, que la Chine serait d’ici quatre ou cinq décennies une très grande puissance militaire.

Le terme « Aryan stock » dans le texte est évidemment choquant quand on le lit aujourd’hui, il exprime la « suprématie blanche », cet « Occident conquérant »… que les manifestants d’aujourd’hui dénoncent.

Christine Siméone

Biographie

Après avoir dirigé le service culture de la rédaction de France Inter, Christine Siméone se consacre au pôle web de France Inter, avec la programmation de dessinateurs ou de grands invités du site internet de France Inter. Mise en route du partenariat entre Franceinter.fr et le Mobile Film Festival. Anime une chronique art et sciences dans l’émission La Tête au carré, et sur Le blog².

Elle a entre autres tourné la première émission en 5.1 pour France Inter, « Bonobo le hippie des grands singes ».

Dernièrement,

la série Traits pour Traits,

Enki Bilal, drôle de zèbre,

Michel Gondry : une vue de l’esprit,

Mathias Malzieu : le roman d’un rêveur

Depardon/Delerm : Face à face …**

Publications :

« Elianarman, bye bye ma muse » sur l’artiste Arman,

« Deir es Zor, sur les traces du génocide arménien » (Actes sud).

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