Antisémitisme, la convergence des haines

Les menaces et violences visant les juifs progressent depuis deux décennies. Déroulé sur ces antisémitismes très divers mais qui semblent désormais s’alimenter et même converger.

Antisémitisme, la convergence des haines

Deux « décennies noires ». L’expression n’est pas exagérée pour qualifier la situation des citoyens français de confession juive au début du XXIe siècle. Ils paient un lourd tribut au terrorisme djihadiste notamment avec les attentats de l’école de Toulouse, en 2012, puis de l’Hyper Cacher, en 2015.

La peur

« Savez-vous où sont enterrés vos arrière-grands-parents ? » Jacques Wolff met vite un terme à l’embarras qui suit la question et, tout en poussant la grille du cimetière, qu’il vient de décadenasser, il poursuit. « Pour moi, c’est simple. Il y a ici mes parents, mes grands-parents, mes arrière-grands-parents… » Les tombes sont là mais, comme des dizaines d’autres, celles de la famille Wolff gisent dans l’herbe, fracassées. En février 2015, le cimetière juif de Sarre-Union (Bas-Rhin) a été vandalisé par une poignée de jeunes. Ils ont été jugés en 2017, mais la procédure de réparation, elle, s’éternise, et ce beau cimetière qui domine les boucles de la Sarre a toujours des allures de champ de ruines (1). Une deuxième mort, pour ces défunts. Ou plutôt une énième mort, car le cimetière a déjà été profané à plusieurs reprises. Avant-guerre, Sarre-Union comptait environ 500 habitants de confession juive, le tiers de la population. Aujourd’hui, Jacques Wolff est le dernier des juifs. Il veille sur le cimetière, médite sur le silence de la population, et attend la prochaine profanation.

Du « peuple déicide » aux « frères aînés dans la foi »

Ce sont également des pierres que nous montre Alain Bensimon sur le seuil de la synagogue de Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise), au nord de la capitale. Les fenêtres des premiers étages de l’immeuble qui fait face au lieu de culte sont murées. Bientôt, la barre sera détruite. Un soulagement pour la communauté juive. C’est de là que, régulièrement, partaient des projectiles. Au mieux des pots de yaourt, au pire des cocktails incendiaires. Les parents Bensimon, arrivés d’Algérie en 1954, s’étaient installés dans les premiers immeubles qui poussent alors au milieu des champs. Au début des années 1980, Alain Bensimon fait construire son pavillon à Garges, où vit une communauté juive de près de 800 familles. «Il ne reste aujourd’hui que les retraités dit-il les autres sont partis à Sarcelles où la communauté est plus organisée, plus solide. Ici, depuis le début des années 2000, c’est devenu très difficile. Que ce soit en raison d’un événement en Palestine ou d’un accident de scooter dans le quartier, cela nous retombe dessus.»

En Alsace comme dans le Val-d’Oise, bien des explications permettent d’éclairer la migration des communautés juives. Attrait de la ville des Ashkénazes ruraux du Grand Est, ascension sociale des Séfarades de région parisienne qui déménagent, quand ils le peuvent, vers l’Ouest parisien (la dernière synagogue consistoriale de Saint-Denis a fermé ses portes en 2018). Mais la somme des explications ne comble pas une faille qui mène aux abysses. Pourquoi, en ce XXIe siècle, se manifeste encore tant de haine des juifs ? « Si rien ne change, il n’y aura plus de juifs en France dans une génération », provoque à dessein Francis Kalifat, le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif). Après l’attentat de Toulouse en mars 2012, la France a connu un pic de départs de juifs vers Israël. En 2014, il étaient 7 200. L’alya a depuis retrouvé un rythme plus mesuré, environ 2 000 personnes par an. « Ce n’est pas le nombre de départs qui compte, mais le fait qu’il n’y a pas un seul juif qui ne s’est pas demandé s’il devrait partir un jour », insiste le sociologue Danny Trom.

La haine

Les enquêtes d’opinion montrent pourtant avec constance une progression de la bienveillance à leur égard. Selon l’édition 2017 du baromètre Ipsos pour la Commission nationale consultative des droits de l’homme, 91 % des personnes interrogées pensent que les juifs sont des Français comme les autres. La proportion n’est que de 81 % pour les musulmans et 64 % seulement pour les Roms. Selon Brice Teinturier, d’Ipsos, un élément vient toutefois atténuer cette évolution positive, la persistance des clichés sur les juifs censés former un groupe homogène, entretenant un fort rapport à l’argent et une proximité avec le pouvoir et les médias. « Une étude réalisée en 2005 donnait exactement les mêmes résultats que vingt ans auparavant. Cela traduit bien une spécificité de l’antisémitisme par rapport aux autres formes de racisme. Les juifs sont à la fois un groupe qu’on peut être enclin à inférioriser, mais en même temps à surévaluer. »

Antisémitisme, la convergence des haines

Cette dimension psychologique apparaît comme une constante d’un antijudaïsme travaillé par la crainte, l’envie, la jalousie. Elle est un ressentiment paranoïaque, l’historien Pierre-André Taguieff parle d’une haine «ontologique». Les juifs sont haïs parce qu’ils sont juifs, avant même de l’être pour telle ou telle raison. Le psychanalyste Daniel Sibony explique cette singularité par l’histoire même d’un peuple d’Israël qui a apporté Dieu. « Les juifs, sont les premiers à prétendre que ce rôle les distingue, ce qui fait d’eux des gens différents, et cela provoque chez les non juifs une forme de déni.

L’antisémitisme est aussi vieux que le judaïsme. Il a toutefois pris, tout au long de l’histoire européenne des formes différentes, à commencer par le vieil antijudaïsme chrétien. Au XVIIIe siècle, la pensée des Lumières qui portait en germe la sécularisation des Temps modernes, n’échappe pas à l’examen : « Je ne suis pas contre les juifs mais contre le type de piété dont ils sont les inventeurs et qui trouve dans le christianisme sa forme la plus aboutie », écrit Voltaire. Avec la révolution industrielle du XIXe siècle, un antisémitisme économique se développe dans certains courants socialistes qui associent les juifs au capitalisme et au pouvoir des banques, comme celle des frères Rothschild qui ouvre en 1817 à Paris. L’antirépublicain Édouard Drumont, auteur du best-seller La France juive (1886), est le héraut d’un nationalisme exacerbé qui s’exprime lors de l’affaire Dreyfus. Tout au long de ce siècle, le développement des idéologies racistes coïncide quant à lui avec le développement des grandes découvertes biologiques et fera le lit du nazisme en Allemagne.

L’entreprise d’extermination des juifs durant la Seconde Guerre offre ensuite une nouvelle prise à l’antisémitisme : le négationnisme. Les écrits de Robert Faurisson accompagnent ainsi l’essor du Front national de Jean-Marie Le Pen qui vit dans l’existence des chambres à gaz un « détail » de l’histoire. Enfin, la création de l’État d’Israël a nourri un antisionisme qui n’est pas seulement la critique de la politique de l’État hébreu mais sa négation.

Les antisémitismes se croisent, s’alimentent. Un exemple : Le Protocole des Sages de Sion, ce faux qui prête aux juifs un plan de domination du monde, rédigé par les services secrets du tsar russe au XIXe siècle, alimente désormais les thèses complotistes dans le monde arabo-musulman. Les thèses des uns nourrissent ainsi la propagande des autres. À l’heure où Internet permet une diffusion inédite des thèses haineuses ou complotistes, la coexistence des antisémitismes crée depuis deux décennies un contexte particulièrement anxiogène.

L’extrême droite

Le 5 novembre 2019, les gendarmes découvrent une centaine de tombes taguées de croix gammées dans le cimetière juif de Westhoffen, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Strasbourg. Il s’agit du troisième cimetière juif visé en un an. En février 2019, alors que le chef de l’État se rendait dans celui de Quatzenheim, France 3 Alsace a dû fermer sa couverture de l’événement sur sa page Facebook, ne parvenant plus à maîtriser les réactions haineuses. Maurice Dahan, président du consistoire du Bas-Rhin, s’inquiète de ce climat qui ne concerne pas seulement les cimetières ruraux. Ces derniers mois, des bâtiments publics ont été visés, le domicile d’un maire a été couvert d’inscriptions anti-migrants et antisémites, tandis que le préfet, Jean-Luc Marx, est pris à partie sur les réseaux sociaux. Le spécialiste du judaïsme alsacien Freddy Raphaël témoigne avoir été réveillé en pleine nuit par des coups de fil menaçants. Le sociologue reçoit aussi des lettres lui reprochant de « souiller » l’Alsace.

Profanations, les juifs alsaciens réclament la fin de « l’omerta »

La région n’est pas la seule concernée, mais le phénomène y est plus sensible du fait de son passé et de la proximité avec l’Allemagne. L’histoire de la bonne intégration des juifs en Alsace, qui fut une terre d’accueil, a basculé entre les deux guerres sous l’influence des mouvements antisémites germaniques. Après l’annexion de la région et sa soumission à une très forte propagande nazie, tous les liens tissés ont été rompus. Et à leur retour, en 1945, les juifs n’ont pas toujours été bien accueillis. Aujourd’hui, ce passé insuffisamment interrogé par un travail de mémoire et d’histoire continue de peser sur les consciences. Après chaque profanation, il n’y a pas d’approbation de la collectivité environnante mais une volonté de se terrer malheureusement dans le silence .

La situation de part et d’autre du Rhin n’est certes pas comparable. Les sympathisants des thèses nazies en Allemagne sont estimés à environ 25 000 personnes et constituent un réseau plus menaçant que chez nous, comme l’a illustré l’attaque de la synagogue de Halle par un jeune de 27 ans, faisant deux morts. « Les groupes néonazis en France représentent environ 300 personnes », évalue le député du Vaucluse Adrien Morenas (LREM), rapporteur d’une commission d’enquête parlementaire sur le sujet. « Cette ultra-droite est résiduelle, analyse-t-il, mais c’est son audience qui interpelle. Les actifs sont des jeunes souvent de milieux populaires, peu structurés, mais ils sont récupérés par des têtes pensantes, qui ont un réel pouvoir d’influence». Lors des travaux de la mission d’enquête, l’une d’elles, Yvan Benedetti, porte-parole du Parti nationaliste français, a été auditionnée. Devant les députés, il affirme que Faurisson a fait «un travail très sérieux» avant de remettre en cause la Shoah. « C’est complètement bidon, ces six millions de morts ! », lance l’ex-président de l’association dissoute, L’Œuvre française. L’audition a eu lieu à huis clos mais la commission a décidé de transmettre à la justice ces propos négationnistes et la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) a saisi la justice.

À la tête de la délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine LGBT (Dilcrah), le préfet Frédéric Potier souligne qu’en Allemagne, 90 % des actes antisémites sont le fait de l’extrême droite. Ce n’est pas le cas en France, mais il y a toute une nébuleuse active sur Internet qui répand les thèses suprémacistes (supériorité de la «race» blanche). « On assiste à une progression de l’extrême droite violente qui tient des discours de haine décomplexés », assure le préfet. Ces réseaux reprennent la thèse du «grand remplacement» popularisée en 2010 par l’écrivain Renaud Camus pour dénoncer l’immigration. Si les actions des militants identitaires visent d’abord les étrangers, ils s’en prennent aussi aux juifs supposés tirer les ficelles de ce complot contre l’Occident. Devant la commission parlementaire. A ce sujet je voudrais rappeler que le grand remplacement» n’est pas une invention de Renaud Camus : Ce sont d’anciens membres des Waffen SS qui, dans les années 1950, ont développé la théorie selon laquelle les juifs provoquent la destruction de l’Europe par le métissage et ainsi le remplacement de la population pour imposer la “dictature juive mondiale” par le biais de l’ONU ».

Extrême gauche

L’antisémitisme trace aussi un sillon au sein de la gauche radicale. La prise en otages d’athlètes israéliens lors des JO de Munich en 1972 a marqué un tournant, explique l’historien Thomas Maineult, spécialiste de la question palestinienne. « Certains militants trotskistes ne condamnent pas alors l’attentat, publient des articles qui justifient le recours aux armes contre un État colonisateur. On ne peut pas qualifier ces intellectuels d’antisémites, mais ils sont à la limite. » En 1987 éclate la première Intifada suivie de la seconde­, en 2000, qui vont provoquer en France une montée des agressions antisémites, sous prétexte d’antisionisme. Les slogans « mort aux juifs » sont entendus dans les cortèges où se retrouvent militants de la cause palestinienne, antiracistes ou anti-impérialistes. Une « banalisation » des incidents antijuifs provoqués lors de ces manifestations. Plus largement, une partie de la gauche tient un discours dans lequel la cause du migrant, en particulier musulman, a remplacé celle du prolétaire, et fait d’Israël la source de tous les maux. Il y a eu une forme de cécité à gauche sur la vraie nature d’un antisémitisme qui ne se base plus sur une race, mais qui se confond avec un mouvement social…

Les thèses négationnistes – à l’instar des écrits de Roger Garaudy, ancien catholique marxiste converti à l’islam – ont permis la construction de sombres raisonnements: il fallait la Shoah pour justifier la création d’Israël­ et neutraliser les critiques. Mais comme la Shoah est une invention, alors rien ne légitime l’existence de cet État. Ou encore : les Palestiniens sont devenus les juifs de 1939. Conclusion les Israéliens sont les nazis d’aujourd’hui.

Il y a des gens comme ça, des attracteurs du pire. Des aimants noirs, magnétisant ce qu’une époque produit de plus calamiteux. Sauf que les machines de ce genre se trouvent d’habitude à l’extrême droite. L’extrême gauche, hélas pour lui, a connu de grandes journées, de grandes soirées et de grands vertiges métaphysiques dont nous sommes quelques-uns à nous rappeler l’allure. Elle décrétait l’insurrection partout et voulait casser en deux l’histoire du monde, produire une assomption de l’humain et nous libérer des idoles du siècle. Ces pieds nickelés décatis de leur mémoire devraient trouver un jour le temps de remercier le “Bouclier Israël” tant la folle haine qu’ils lui portent semble être devenue leur ultime et seule boussole.

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est 0f7c1b80-c230-4872-aa0e-0059e9fe37e2.jpg
Les Palestiniens sont devenus les juifs de 1939 ? Cherchez l’erreur

L’idée que l’antisionisme nourrit la haine des juifs doit toutefois être relativisée, comme le montre une étude Ipsos réalisée en 2017 pour la Fondation du judaïsme français : si 42 % des Français ont une perception négative d’Israël, ce score monte à 48 % dans l’électorat d’extrême droite et 58 % au sein de la gauche radicale (PCF, La France insoumise et extrême gauche). Mais, alors que l’adhésion aux préjugés antisémites est très forte à l’extrême droite, elle l’est beaucoup moins parmi les sympathisants de gauche. Exemple : le stéréotype selon lequel les juifs auraient beaucoup de pouvoir est approuvé par 63 % des premiers contre seulement 46 % des seconds (52 % pour l’ensemble des Français). «L’antisémitisme comme l’antisionisme sont des attitudes cohérentes entre elles, mais qui concernent le plus souvent des individus différents», conclut Ipsos.

Islam

Pour les Français juifs, la menace vient aujourd’hui essentiellement du monde arabo-musulman. Le terrorisme islamique a marqué cette dernière décennie, avec l’assassinat de quatre personnes dont trois enfants à l’école Ozar Hatorah à Toulouse, en 2012, ou la prise d’otages de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes en 2015 qui fit là aussi quatre victimes. Outre l’horreur des événements, c’est l’onde de choc qui produit de l’angoisse. Chaque attentat commis est suivi de multiples répliques dans les semaines qui suivent. Après l’attaque de l’école de Toulouse, 90 actes antisémites ont été recensés en dix jours. Les assassinats de deux retraitées à Paris, Sarah Halimi en 2017 et Mireille Knoll en 2018, pour lesquels le caractère antisémite a été retenu, témoignent de l’impact de l’actualité terroriste sur des esprits faibles ou malades (2). Marc Knobel, directeur des études du Crif: «Nous sommes ciblés, l’attentat peut arriver tous les jours dans notre vie privée, et n’est plus simplement être au mauvais moment au mauvais endroit, on a peur pour nos enfants, pour nos vieux».

Paris: Appel au meurtre des Juifs lors de la manifestation antisémite des islamistes, des antifas et de BDS au cri de « Mort aux Juifs » (Vidéo)

Dans les quartiers et les villes où vit une importante population musulmane, la machine de prédication est étroitement liée associée au milieu du deal, les acteurs de l’un étant souvent confondus avec les réseaux de l’autre. Les « salafo-délinquants » qui s’y affirment prônent un retour au dogme compatible avec l’économie parallèle qui quadrille le quartier et dont vivent plusieurs d’entre eux. La vente de stupéfiants aux mécréants (kuffar) est licite (halal) tant qu’elle affaiblit l’ennemi et, au besoin, finance la cause…  Aussi beaucoup de familles juives ont décidé de déménager ou d’inscrire leurs enfants dans des établissements privés. D’après l’Observatoire du Fonds social juif unifié (FSJU), sur les 100 000 enfants juifs scolarisés, un premier tiers le sont désormais en écoles juives, un autre tiers dans le réseau public et un tiers dans des établissements privés sous contrat, laïcs et catholiques. « Lorsqu’on a dit qu’il n’y avait plus d’élèves juifs en Seine-Saint-Denis, certains ont voulu démontrer par quelques cas que c’était faux, explique Francis Kalifat. et pourtant le résultat est bien là, la Seine-Saint-Denis s’est vidée de sa population juive». 2002 l’ouvrage «Les Territoires perdus de la République» paraît; dénonçant l’emprise du communautarisme musulman sur les établissements où il n’est plus possible d’enseigner la Shoah, où des professeurs juifs sont pris à partie. L’ouvrage provoquera une double polémique, sur l’omerta supposée de l’institution scolaire, et la nature de cet antisémitisme «culturel» des Français musulmans.

Enseignant depuis vingt ans dans le même collège de Saint-Denis, Iannis Roder est un acteur de terrain et un expert, membre du Conseil des sages de la laïcité de l’éducation nationale, et de la Fondation pour la mémoire de la Shoah. « La prise de conscience a été lente, reconnaît le professeur d’histoire. Il y a vingt ans, à gauche, on était inaudible. Les gamins étaient des victimes sociales et post-coloniales, le mot antisémite n’entrait pas dans le logiciel. Maintenant, les grands médias et les politiques ont compris, même s’il reste encore des intellectuels qui minimisent cette réalité. Ces études confirment ce que je vois en classe depuis des années, témoigne Iannis Roder. Une vision communautaire des rapports sociaux de plus en plus forte. Il y a les juifs, les Français, et les musulmans… Tout doit rentrer dans une case. L’identité est en crise chez ces gamins qui ne savent au fond plus qui ils sont. »

Le think tank Fondapol publie en 2017 une enquête reposant sur une série d’entretiens qualitatifs menés auprès de musulmans. Il en ressort qu’aucune des personnes interrogées ne se revendique d’une idéologie clairement constituée mais que l’antisémitisme relève du «bricolage identitaire», comme l’analyse l’universitaire Mehdi Ghouirgate. Clichés véhiculés dans les familles, affirmations floues puisées sur Internet alimentent des propos virulents sur les juifs, plus qu’une réflexion politique sur la situation au Proche-Orient ou des références au Coran qu’ils ignorent. Chez les jeunes générations, «la prise de position contre Israël ou encore l’hostilité déclarée aux juifs constituent, entre autres, des marqueurs d’une identité musulmane en devenir», souligne Mehdi Ghouirgate.

Loin de se limiter au monde scolaire, ces vents mauvais ont aussi gagné le monde universitaire. En octobre 2018, une étudiante juive de Bobigny (Seine-Saint-Denis) porte sur la place publique les blagues de plus en plus stigmatisantes dont elle est la cible et porte plainte. La jeune fille a depuis changé d’université et ne souhaite plus communiquer. La présidente de l’Union des étudiants juifs de France, Noémie Madar, explique que cette affaire a provoqué d’autres témoignages similaires. « Cela a mis en lumière le problème des étudiants juifs isolés et qui se taisent. Beaucoup nous ont raconté la même histoire, ils préfèrent dissimuler leur identité juive de peur d’être ostracisés. »

L’amalgame

Ces différents antisémitismes contemporains pouvaient, jusqu’à des temps encore récents, évoluer dans leur propre sphère. Mais le développement d’Internet leur a donné depuis les années 2000 une caisse de résonance commune. Les théories conspirationnistes et fausses informations s’y développent et aucun tabou ne résiste au flot des opinions transgressives. La condamnation du « système », la dénonciation des « élites » sont des procédés rhétoriques qui ciblent les mêmes ennemis : les puissants et les riches… Et donc les juifs, puisqu’ils sont les deux à la fois ! « Le culte de l’instantanéité, de l’expression et de la diffusion illimitées favorise la post-vérité et les fake news », analyse le sociologue Michel Wieviorka. Il y a une demande de liberté d’expression totale et l’antisémitisme, parce qu’il est puni par la loi, représente un obstacle qui alimente la haine des juifs. Dans le monde de l’édition, les récentes publications d’écrits de Céline, de Rebatet ou encore de Mein Kampf, révèlent aussi cette «fascination pour la transgression qui marque la culture de l’époque», assure Michel Wieviorka.

Dieudonné et Alain Soral vont créer leur parti politique, annonce

Deux personnages, Alain Soral et Dieudonné, sont devenus les principaux diffuseurs de la haine antisémite en France. Le premier anime Égalité et Réconciliation, l’un des sites politiques les plus consultés. Il y vend des BD ou livres négationnistes, ou bien encore diffuse des vidéos sur lesquelles, à titre d’exemple, on l’entend traiter le Panthéon de « déchetterie casher ». Le deuxième, inventeur de la sinistre « quenelle », sorte de salut nazi inversé, avait notamment fait monter sur scène Robert Faurisson pour l’un de ses spectacles. Les deux hommes ont été poursuivis à de multiples reprises en justice, grâce à la ténacité des associations. Une quinzaine de condamnations depuis 2014 pour Soral dont quatre peines de prison ferme prononcées en 2019. Presque autant pour Dieudonné qui n’a écopé au maximum que de prison avec sursis. Cernés sur le terrain judiciaire, Soral et Dieudonné ont pourtant largement contribué à banaliser dans les esprits un antisémitisme primaire. Au printemps 2019, lors d’un rassemblement national d’étudiants d’Instituts d’études politiques, une soirée arrosée a été l’occasion de slogans nazis et négationnistes. « Une banalisation du mal inacceptable » que condamne Gabriel Eckert, directeur de l’Institut d’études politiques de Strasbourg, dont les étudiants ont été mis en cause. La justice a été saisie.

Cette désinhibition trouva aussi à s’exprimer lors du mouvement des « gilets jaunes ». Gestes nazis, tags sur des devantures de magasins, banderoles antisémites visant le président Macron. De nombreux élus ont été insultés sur ce même registre et la dégradation du climat social fait craindre à certains observateurs une convergence des antisémitismes. « Il y a un risque qu’ils s’additionnent, qu’ils s’amalgament » redoute le préfet Frédéric Potier. « Le juif coagule toutes les haines de la société. Antisémitisme d’extrême droite ou d’extrême gauche, tout cela s’entretient » estime pour sa part le grand rabbin ­Korsia.

En janvier dernier, à Paris, le philosophe Alain Finkielkraut a été agressé par un gilet jaune. « Sale sioniste, rentre chez toi », hurle l’homme. Converti à un islam rigoriste, son profil n’est certainement pas représentatif des manifestants. Mais la scène interpelle, de même que la passivité d’un grand nombre de témoins. Dans l’affaire de Villejuif, l’homme qui a été neutralisé était un converti – comme le tueur du quai des Orfèvres –, ce qui est son droit, mais un converti à l’islam, ce qui pourrait attirer l’attention. Car si, évidemment, tous les musulmans ne sont pas des terroristes, tous les terroristes se réclament de l’islam. Qu’il s’agisse ou non, en l’occurrence, d’un déséquilibré n’y change rien : on ne connaît pas beaucoup d’hommes équilibrés qui se promènent dans un parc pour poignarder des infidèles ! Une telle attitude, souligne les dérives auxquelles il peut conduire…

Retour à Sarcelles

Mercredi 16 octobre, la communauté juive de Sarcelles (Val-d’Oise) se rassemble pour la fête de Souccoth. Des canisses en osier couvrent la cour intérieure transformée, selon la tradition, en « cabane ». Les familles viennent y prendre leur repas. Certains dorment sur place. Ce jour-là, la communauté accueille une délégation de jeunes de cités voisines, parmi lesquels plusieurs portant un voile. La présidente de l’UEJF, qui organise cet évènement « cabanes ouvertes » dans les synagogues du pays, est venue présenter l’enjeu de la rencontre. Se connaître, ouvrir les lieux à des personnes qui n’auraient jamais osé pousser la porte. « Au début je n’ai pas voulu venir, explique une jeune femme coiffée d’un foulard fuchsia. Finalement je ne regrette pas » Une initiative simple mais qui prend des allures d’exploit, quand on connaît l’histoire de Sarcelles.

VIDEO. Sarcelles : violentes émeutes après la manifestation pro-palestinienne
En juillet 2014, la synagogue a vu déferler, depuis la gare de RER, des centaines de manifestants pro-palestiniens qui, munis de cocktails Molotov, tentèrent de prendre d’assaut le lieu de culte et les scènes d’émeute ont traumatisé pour longtemps les membres de la communauté.

« Il y a trente ans, on vivait tous ensemble sans aucun problème à Sarcelles » témoigne Elie Tubiana, l’un de ses responsables.

Médias

Pour des raisons tenant apparemment aux mystères de la raison et que j’aurais tenté d’élucider à plusieurs reprises dans un environnement assez hostile, Israël a une mauvaise presse française au regard de ce qu’elle est et de ce qu’elle fait. Il faut lire pour y croire le compte rendu flatteur du livre de Sarkozy, Israël et les juifs, où l’antisémite Paul-Éric Blanrue se demande si la France est devenue « un pays sioniste » – ou la première recension de l’ignominie d’Alain Ménargues intitulée Le Mur de Sharon et expliquant la barrière de sécurité d’Israël par un atavique « séparatisme juif  » inspiré du « Lévitique ». Paul-Éric Blanrue établit une synthèse des rapports entre Nicolas Sarkozy et Israël, y compris les données biographiques et psychologiques. Il compare son travail pour la France au livre “ Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine outre-Atlantique : Leur ambition est au fond la même . Son objectif avec ce livre est de participer à la prise de conscience du danger que représente la nouvelle politique étrangère française à l’égard d’Israël. Les éditeurs habituels des ouvrages de Blanrue n’ont pas voulu de cet ouvrage. Le livre a donc été diffusé en France pendant six mois exclusivement par correspondance jusqu’à ce que l’auteur finisse par trouver un diffuseur.

Fredal

(1) Les travaux de réfection de sépultures doivent commencer en février.

(2) Le 19 décembre 2019, la justice a déclaré « pénalement irresponsable » Kobili Traoré, le meurtrier de Sarah Halimi qui avait crié « Allah akbar » au moment des faits, « en raison d’un trouble psychique ». L’un des deux suspects de l’assassinat de Mireille Knoll est accusé par son complice d’avoir agi par antisémitisme.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s